Interview de RM (Le Monde)

Le quotidien français « Le Monde » a publié dans son édition du vendredi 16 juillet un article sur Robert Muchamore et ses séries.

Pierre a 12 ans. Cette année scolaire, il l’a passée en pension loin de Paris. Mais lorsqu’il a su que son héros, Robert Muchamore, était de passage en France pour la promotion de son dernier livre, L’Evasion, il n’a pas hésité à faire des pieds et des mains pour obtenir une permission de sortie exceptionnelle. « Rencontrer une fois dans sa vie Robert Kilgore Muchamore en chair et en os, c’est trop unique ! », explique ce blondinet en brandissant la liste de questions qu’il a préparée. Nous mènerons donc l’interview ensemble.

N’allez pas croire que Pierre soit un lecteur vorace. Ou même un lecteur tout court. Récemment encore, toute page imprimée déclenchait chez lui un grave phénomène allergique. Et puis, il a découvert « Cherub », la série d’espionnage pour ados commencée par Robert Muchamore en 2004. Alors l’allergie a cédé la place à l’addiction. Non moins grave. Aujourd’hui, il va jusqu’à s’absorber dans des volumes en anglais pas encore traduits. Les comprend-il ? Sûrement pas dans le détail, mais il tanne sa mère pour faire des descentes à la librairie anglaise W. H. Smith. Elle n’en revient toujours pas.

« C’est pour des jeunes comme ça que j’écris, confirme Robert Muchamore, souriant sujet de Sa Majesté, né en Angleterre en 1972. Au départ, c’était même pour mon propre neveu, Jarred, un adolescent absolument réfractaire à la lecture. Je ne suis pas écrivain de formation. J’ai commencé dans la vie active comme détective privé. En général, les détectives sont de vieux policiers à la retraite. Mais dans cette agence, ils avaient besoin d’un jeune type. Alors j’ai répondu à l’annonce et j’ai été pris… »

Comment Muchamore est-il passé du métier de détective à celui d’écrivain pour la jeunesse ? L’art de résoudre des intrigues l’a-t-il aidé à en construire ? « J’étais détective depuis quelques années lorsque je me suis lancé dans l’écriture. Pas des histoires de crimes, plutôt de la fiction « sérieuse », c’est-à-dire de classiques romans pour adultes. Mais tout ça n’était pas convaincant, je n’étais pas assez doué. C’est alors que j’ai vu Jarred et songé aux millions d’enfants non lecteurs. Manifestement, il y avait une faille dans l’offre éditoriale… » Pour un peu, il avouerait sans fard que c’est une froide analyse du marché qui l’a conduit là où il est. Si c’était si simple…

C’est en tout cas dans ce contexte que le personnage de James Adams est sorti tout armé de son imagination. Qui est James Adams ? Un jeune déshérité de la société britannique placé dans un orphelinat à la mort de sa mère. Violent et révolté, James Adams semble promis à la délinquance lorsqu’il est recruté par une section spéciale des services secrets (MI5). Répondant à l’étrange nom de « Cherub », cette organisation n’emploie que des orphelins de 10 à 17 ans doués d’un fort potentiel et bientôt placés dans un campus où ils suivent un dur entraînement physique et mental.

Plus tard, ces garçons et ces filles participeront à des opérations un peu partout dans le monde. Leurs missions : démanteler un gang de narcotrafiquants opérant au nez et à la barbe de Scotland Yard (Mission 2, Trafic) ; se lier d’amitié avec un détenu d’un pénitencier de haute sécurité pour l’aider à s’évader (Mission 3, Arizona Max) ; enquêter sur les activités d’un petit truand obscur et mettre au jour un complot criminel d’une ampleur inattendue (Mission 4, Chute libre) ; infiltrer le quartier général d’une secte pour déjouer les plans machiavéliques de son gourou (Mission 5, Les Survivants) ; et ainsi de suite jusqu’au tome 10, où il s’agit de neutraliser tout un régiment de l’armée américaine au camp militaire de Fort Reagan (Mission 10, Le Grand Jeu).

En tout, Muchamore a prévu douze missions. Notons que chaque épisode est autonome et peut se lire séparément.

A chaque fois, l’esprit des missions est le même : tromper la vigilance des adultes. Réussir là où ils ont échoué… « Mais pourquoi des enfants ? Et pourquoi des orphelins ? », demande Pierre. « Un terroriste ne laisse jamais entrer chez lui un inconnu. Il a trop peur d’avoir affaire à un agent secret ou à un flic infiltré. Mais des enfants, surtout s’ils sont amis des siens, il ne se méfie pas. C’est là qu’un membre de « Cherub » fait merveille car, mine de rien, il aura tôt fait de dissimuler un micro dans une chambre, de copier un disque dur ou une carte SIM, de scanner un carnet d’adresses… »

Et les orphelins ? Montherlant disait que les jeunes filles gagneraient beaucoup à être des enfants trouvés (les séducteurs pourraient ainsi aller plus vite en besogne). Est-ce la même chose pour les aspirants agents secrets ? « Absolument, note Muchamore. Les parents sont gênants. Vous les imaginez dans un roman, donnant des ordres du type : » Non, tu ne partiras pas en mission avant d’avoir rangé ta chambre et mis ton linge sale dans la corbeille ! » ? »

C’est pour ça que beaucoup d’auteurs liquident les parents dès le début de l’histoire. « Songez à J.K. Rowling (Harry Potter) ou à Lemony Snicket (Les Désastreuses Aventures des Orphelins Baudelaire), et avant eux à Dickens dans Oliver Twist ou David Copperfield. Une fois les parents éliminés, la progéniture est à moi », dit-il en feignant un rire sardonique. « J’en fais ce que je veux, y compris des enfants espions. Ce thème m’intéresse en particulier parce que tout jeune lecteur peut s’y projeter. Ce qui arrive dans mes livres est extraordinaire, mais jamais impossible… »

Une question de Pierre, cette fois : Jarred a-t-il lu les premiers « Cherub » ? L’oncle Robert a-t-il atteint son objectif ? Celui-ci soupire. « Avec Jarred, ce fut un échec total. Le temps d’écrire, de trouver un agent puis un éditeur, mon neveu avait grandi. Lorsque le premier tome est sorti, il ne s’intéressait plus à l’espionnage et, je dois l’avouer, à mon grand désespoir, il n’a jamais lu « Cherub ». » Mais chez les autres jeunes Anglais, notamment les garçons, la série a fait un tabac. Aujourd’hui, 4 à 5 millions d’exemplaires ont été écoulés dans le monde. « Cherub » est même recommandé comme introduction à la lecture par le ministère de l’éducation britannique.

A l’aube du douzième et dernier « Cherub » pourtant, l’auteur a voulu faire une pause. « Pour rester frais », dit-il, et peaufiner la conclusion lorsque le moment serait venu. Entre-temps, il s’est lancé dans une autre série nommée HB (« Henderson’s Boys ») !

Ici, l’action se passe en France pendant la deuxième guerre mondiale, mais le principe est le même : « Souligner les exceptionnelles capacités d’adaptation des enfants dans la guerre. Montrer que des jeunes bien entraînés et d’apparence insoupçonnable sont susceptibles de réaliser des missions d’infiltration avec succès. »

Comme dans « Cherub », Muchamore a ici sacrifié les parents. Dans la vraie vie, ceux-ci n’en prennent pas ombrage, au contraire. La seule chose qu’ils ont envie de dire à Muchamore, c’est : merci.

D’après le journal « Le Monde ».