Robert Muchamore raconte sa tentative de suicide

Édito. Évidemment, avant de publier cet article, plusieurs questions se sont posées. La première, légitime, était de savoir si Robert Muchamore aurait aimé voir son histoire racontée sur un fansite de son univers. Sans trop de débat, l’affirmative s’est imposée. En effet, le texte que vous allez lire n’est ni plus ni moins que le témoignage qu’à écrit l’auteur de CHERUB pour la version magazine de The Telegraph, sorti ce jeudi. N’hésitant pas à en faire la promotion sur ses réseaux, le Britannique est donc dans une volonté de partager son vécu et son expérience. La seconde, plus épineuse, tourne autour de l’audience même de The CHERUB District. Ce témoignage peut-il être lu par un fan de CHERUB âgé de 11 ans, qui vient de terminer 100 jours en enfer et qui cherche sur le web des infos sur cet univers incroyable ? Eh bien étonnamment oui, qu’on est 11, 15, 20, ou 35 ans, ce texte écrit par Robert Muchamore est pertinent et enrichissant, notamment à travers la morale – s’il doit en avoir une – qu’il dresse : parler et communiquer, qu’importe le problème, aussi grave qu’une envie de suicide. Il n’est jamais trop tôt ou trop tard pour l’apprendre. Enfin, la dernière question, reposait sur le titre de cet article. À l’heure où les titres putaclics sont la norme sur le web, pour tenter de rendre un contenu lambda incroyable, l’hésitation était présente. Parce que ce témoignage, ce contenu, est justement incroyable, un titre aussi simple que dur pouvait paraître suspect. Le sujet de l’article n’étant pas commun, les interrogations qui l’ont suivi l’étaient aussi. Ce texte, même s’il n’est pas traduit par Antoine Pinchot, nous montre encore une fois le talent d’écriture de l’auteur de Killer T et Artic Zoo : le sujet est grave, mais l’écriture est belle. Ah et spoiler : Robert Muchamore va beaucoup mieux aujourd’hui.

Au Hay Festival de 2011, j’étais déjà un auteur expérimenté. J’avais écrit 13 livres de jeunesse à succès, et j’étais apparu dans une douzaine d’événements. La route depuis Londres avait pris cinq heures et je pouvais sentir l’excitation monter.

Après ma session de questions/réponses, j’avais annoncé ‘Encore une question‘. Les mains se sont alors baissées, les chaises se sont effondrées et 300 enfants se sont battus pour être les premiers dans la file d’attente des dédicaces.

Écrire un roman est un acte solitaire. Des milliers d’heures à vivre dans sa tête pendant que des touches remplissent un écran blanc. Si j’écrivais pour des adultes, je pourrais peut-être trouver à un dîner quelqu’un qui admire poliment mon travail. Mais les jeunes fans ne se retiennent pas. Ils veulent des selfies, ils ramènent des sacs avec tous mes livres, tandis que leurs parents partagent aussi cet amour : « Mes garçons ne lisaient pas avant qu’ils ne découvrent vos livres…« 

Quand je me suis assis dans la voiture pour retourner à Londres, j’étais heureux, mais ça n’allait pas durer.

Essayer d’expliquer la dépression à une personne qui n’a jamais été déprimée, c’est comme essayer de ressentir la douleur de l’accouchement en lisant « La grossesse pour les Nuls ».

Il est facile de dire ce qui m’est arrivé en 2012 : j’étais devenu gravement déprimé. Après avoir tenté de me pendre, j’ai passé trois mois dans un hôpital psychiatrique privé et j’en suis ressorti début 2013. Beaucoup de choses avaient alors changé, dans un sens positif pour la plupart.

C’est plutôt lorsque vous demandez pourquoi cela s’est produit que les choses se compliquent. Il est difficile de l’expliquer rationnellement car c’est une maladie définie par le fait de vivre un niveau irrationnel d’émotions négatives. Si un parent dont l’enfant meurt va vivre un chagrin accablant, dans la plupart des cas, il ne deviendra pas dépressif ni suicidaire. Mais une personne atteinte de maladie dépressive peut être sujette au désespoir parce que deux amis se sont réunis pour manger sans l’avoir inviter, ou parce qu’un partenaire n’a pas répondu au message WhatsApp.

Début 2012, beaucoup de petites choses me rongeaient. Les débats des repas familiaux de fin d’année étaient toujours dans l’air et le livre que j’écrivais ne se préparait pas. J’avais acheté une maison neuve à un développeur qui avait fait faillite six semaines plus tard. Et même si c’était la maison de mes rêves, je me battais depuis des mois avec un chauffage défectueux, des fenêtres qui prenaient l’eau et une baignoire qui s’écoulait à travers le plafond du salon.

Ces problèmes étaient relativement mineurs, mais ma pensée n’avait nulle part où aller. Tous mes sentiments se sont brisés dans un alignement négatif.

C’était une soirée pluvieuse de janvier et j’avais juste ouvert l’eau pour prendre une douche quand j’ai remarqué une tâche brune au plafond. Il ne pourrait s’agir que d’une nouvelle fuite du toit plat. J’ai gémi en pensant aux galères de faire une nouvelle demande de garantie sur ma maison, mais le problème a été submergé par le besoin de pleurer.

Je me suis effondré contre les carreaux de la salle de bain en sanglotant. Cela a duré plusieurs minutes, son intensité dépassant de loin tout ce que j’avais vécu et j’imaginais que c’était un problème physique. Je suis tombé sur mon ordinateur portable et j’ai commencé à googler les symptômes des accidents vasculaires cérébraux et des tumeurs cérébrales. J’ai presque appelé le 999, mais en sanglotant, j’ai fait le lien entre la montée sans précédent d’émotion et la découverte de la fuite dans la salle de bain. J’avais désespérément envie de parler à quelqu’un, mais je vivais seul et mes amis et ma famille étaient des gens sensés. Ils me diraient probablement de me calmer et de passer à autre chose.

Après l’explosion initiale, mon monde est devenu noir. Van Gogh a écrit qu’être dépressif, c’est « comme si on était allongé au fond d’un puit profond et sombre, totalement impuissant ». Chaque petit recul m’a plongé dans le désespoir et j’ai passé des heures en ligne à essayer de trouver un moyen de l’arrêter. Je n’avais jamais souffert de dépression auparavant et si les membres de ma famille en avaient eu, ils n’en avaient jamais parlé ouvertement.

J’ai lu que l’exercice physique pouvait m’aider alors j’ai embauché un entraîneur personnel. Heureusement, je pouvais me payer un thérapeute (ce qui était une aide précieuse) et une variété de psychiatres qui m’ont donné des médicaments sans grande utilité.

À ce moment-là, j’avais atteint à 40 ans cette place où je devais organiser les réunions de famille et prendre soin de mes parents fragiles. Les hommes cachent souvent leurs vulnérabilités et c’est vrai. Admettre que je ne pouvais pas passer une journée sans pleurer et que des pensées suicidaires me venaient était quelque chose qui me paraissait incroyablement honteux.

Pendant les premiers mois, j’ai caché mes sentiments et ne me suis confié qu’à mon agent littéraire. Mais il était devenu difficile de maintenir le semblant de normalité pendant plus de quelques heures. Mon frère et mes amis proches ont donc commencé progressivement à réaliser que je n’allais pas bien.

Si ce qui a déclenché ma dépression était un banal mélange de blocages d’écrivain, de constructions douteuses et de crise de la quarantaine, la lutte pour me reconstruire m’a tout remis en question.

Je me concentrais sur ma carrière depuis une dizaine d’années, mais cela m’avait amené où ? Mes écrits avaient décollé au début de la trentaine, à un âge où les hommes songent souvent à se poser, mais je n’avais jamais eu de relation à long terme. Au lieu de cela, j’écrivais deux romans par an et passais jusqu’à 10 semaines par an dans des hôtels, voyageant pour des promotions et des événements. En 2012, mes livres se vendaient bien et j’avais gagné environ 1,2 million de livres sterling cette année-là.

Les personnes déprimées ont généralement le sentiment d’être :

  • Au plus bas, boulversé ou en larmes
  • Inquiet, agité ou irritable
  • Coupable, avec le sentiment de n’être rien
  • Vide et engourdi
  • Isolé et incapable de s’identifier à d’autres personnes
  • Incapacité de trouver du plaisir dans la vie ou d’en retrouver avec ce que vous aimez habituellement
  • Sentiment d’irréalité
  • Aucune confiance en soi ou d’estime de soi
  • Désespéré
  • Suicidaire

Ces années de construction de ma carrière avaient semblé être la période la plus heureuse de ma vie, mais vu à travers mes lunettes de dépressif, c’était comme si j’avais tout fait de travers. Mon intérêt s’est vite tourné vers les relations.

Dans mon état fragile et anxieux, j’avais l’illusion que ma dépression pourrait être guérie en trouvant la femme parfaite et le bonheur familial qui en découle. J’ai alors commencé les rencontres en ligne, de manière obsessionnelle, rencontrant parfois deux ou trois femmes en une semaine mais ne progressant jamais au-delà de quelques dates – et prenant chaque échec comme un autre signe d’inutilité.

Mon thérapeute a souligné que les nouvelles relations sont stressantes même lorsque votre santé mentale est bonne. Mon psychiatre s’est lui montré agressif : « Restez à l’écart de ces femmes jusqu’à ce que vous vous sentiez mieux.« 

Même au pire de ma vie, j’étais un dépressif fonctionnel : je pouvais cuisiner, me laver, me rendre à une réunion à l’heure et emmener mon père chez son ophtalmologue. Mais mes décisions sur des questions complexes étaient devenues de plus en plus instables.

Un jour, j’ai décidé de réaliser un film et je me suis inscrit à des cours de tournage que je n’ai jamais terminés. Un autre jour, j’ai décidé que l’écriture était trop solitaire, que je n’écrirais plus jamais, mais peu après, j’ai eu l’idée d’une nouvelle série de livres et j’ai signé un nouveau contrat lucratif.

Étant donné que ma dépression avait atteint son point culminant quand j’étais seul, des journées heureuses à écrire seul sans sortir, j’étais désormais passé au besoin désespéré de côtoyer les autres.

En été, mes pensées noires commençaient à alterner avec des moments extraordinaires. Une bouffée de chaleur sur mon visage alors que mon taxi roulait le long de Victoria Embankment ou manger un macaroni Waitrose me semblait être l’un des plus grands moments de ma vie…

Mon psychiatre craignait que je ne souffre du trouble bipolaire de type II, un trouble dans lequel on passe d’un état élevé à un état bas sans les symptômes psychotiques du type I. On m’a prescrit un stabilisateur de l’humeur, le lithium, en plus des antidépresseurs et des antipsychotiques que je prenais déjà. J’ai eu de telles secousses que je ne pouvais même plus monter les escaliers sans tenir la rampe, alors que les autres médicaments me faisaient vomir.

Le suicide était dans ma tête depuis un moment, mais ces pensées sont devenues une obsession. Je pouvais tenir assez longtemps pour pouvoir assister à une réunion de travail, mais le reste du temps, je vivais sous les couvertures de lit. Les tentatives d’écriture se sont soldées par de véritables larmes et il m’est arrivé de rester immobile pendant des heures sans penser à autre chose que de vouloir mourir. J’ai beaucoup googlé, jusqu’à ce que je sache quelles pilules prendre et combien d’étages il me fallait sauter pour être sûr de mourir.

Seul un instinct de survie de base me retenait, avec ce rappel effrayant de mon psychiatre : « Que ferait votre suicide à vos parents ? « 

Mais ma détermination s’est renforcée lorsque j’ai lu un article sur un écolier qui s’était pendu. Dans mon état suicidaire, ce n’était plus une mort tragique, mais un exemple héroïque. S’il pouvait échapper à cette vie minable, alors moi aussi.

J’ai décidé de me pendre. J’ai trouvé ce dont j’avais besoin en ligne et j’ai passé une demi-heure le doigt au-dessus du bouton « Acheter ». Quand le colis est arrivé, j’ai calmement déplacé les meubles. Il faisait noir, j’avais les larmes aux yeux en pensant que je ne reverrais jamais le soleil. J’ai bu du vin pour avoir du courage, j’ai pratiqué mes techniques de ligature, puis je suis monté sur une chaise et j’ai placé le nœud coulant autour de mon cou.

Je ne peux pas dire combien de temps je suis resté comme ça. Quelque part entre 10 et 30 minutes, larmoyant et virant entre calme et panique déchirante, alors que je pensais en finir. Mais je ne pouvais pas me résoudre à retirer la chaise.

Finalement, le vin a fait effet sur ma vessie et j’ai enlevé le nœud coulant pour me rendre aux toilettes.

Quand je suis sorti, voir la corde sous cette forme m’a effrayé. J’ai couru au téléphone pour appelé mon agent, qui a fait venir une équipe de secours.

Les amis et la famille ont convenu que je n’étais pas en sécurité seul chez moi. Ils m’ont suggéré d’aller à l’hôpital Nightingale, un établissement privé de santé mentale situé dans le centre de Londres. Bien que j’ai eu peur d’y aller, je n’ai pas beaucoup lutté.

Mon séjour là-bas m’a coûté 1 000 £ la nuit, et j’avais ajouté des extras comme des analyses de sang et des honoraires de psychiatre. La facture comportait six chiffres, mais j’étais arrivé avec la ferme intention de me tuer et l’hôpital m’offrait un sentiment de sécurité, c’était donc de l’argent bien dépensé.

Kate Moss et Amy Winehouse auraient séjourné ici, ainsi que Michael Jackson, qui aurait fait un don de mobilier d’extérieur après son séjour, laissant la petite terrasse du sous-sol telle une entrée de casino de Vegas. Pendant que j’étais là-bas, mes collègues-patients allaient des épouses dépressives de milliardaires arabes aux cadres de niveau intermédiaire venus grâce à leur assurance, en passant par cet adolescent dont le père avait dû réhypothéquer sa maison pour payer les soins privés après s’être senti laissé tomber par le NHS (ndlr: système de santé publique britannique).

Mon nouveau psychiatre de l’hôpital a déclaré que je prenais les mauvais médicaments. Les patients bavardaient au sujet de leurs médicaments et j’ai été surpris d’apprendre que différents psychiatres avaient prescrit différents médicaments pour le même problème.

Ma réponse aux médicaments psychiatriques a continué d’être « tous les effets secondaires, aucun des avantages», et pourtant la thérapie intensive à l’hôpital a commencé à avoir un effet positif.

Les jours de semaine étaient très structurés autour de deux groupes de thérapie, ainsi que de la méditation, du yoga et de la thérapie individuelle. Au début, je prenais trop de médicaments pour suivre un traitement intensif, mais mon arrivée à l’hôpital a involontairement déclenché l’une des étapes les plus importantes de mon rétablissement : informer les gens.

Alors que mon agent, ma famille proche et quelques amis étaient au courant de ma dépression, d’autres n’en savaient rien. Pendant presque un an, j’avais menti quand mon éditeur me demandait comment je me sentais. J’avais partagé de joyeuses anecdotes sur des déjeuners littéraires bien arrosés, je souriais sur les selfies de fans et je disais joyeusement à mes voisins en sortant les poubelles que tout allait bien.

J’avais choisi de mentir parce que j’étais embarrassé de mon état, mais chaque interaction sociale occasionnelle était un rappel stressant de ce que je ressentais vraiment.

Entrer à l’hôpital impliquait l’annulation des projets, donc tout le monde devait savoir. J’ai décidé que le moyen le plus simple était d’écrire un post sur Facebook: « Je souffre de dépression depuis le début de l’année. J’ai tout essayé, du sport à la drogue, mais cela semble empirer. Je pars dans un hôpital psychiatrique. Je poste ça parce que j’en ai marre de mentir à ce sujet. »

J’ai été choqué de recevoir plus de 400 réponses – pas seulement des amis qui me souhaitaient du bien, mais d’autres qui se sont dits heureux de m’être exprimé parce qu’ils avaient aussi des problèmes de santé mentale.

Ne plus garder ce secret m’a enlevé un énorme poids psychologique. Aujourd’hui, lorsque des gens me demandent des conseils sur la dépression, la première chose que je réponds est d’être honnête à ce sujet.

Au cours des trois mois suivants, l’hôpital devint un lieu de réconfort. Entendre les récits d’autres personnes a fondé ma propre vision de la vie et, en tant qu’écrivain pour jeunes adultes, j’ai été particulièrement fasciné par les patients adolescents. C’était une fenêtre unique sur de jeunes vies troublées. Quand j’ai décidé que je voulais écrire sur eux et leur quotidien, j’ai réalisé que c’était la première fois depuis des mois que je pensais à un avenir.

Au fur et à mesure que ma thérapie progressait, j’ai constaté que la dépression et la façon dont les patients s’améliorent sont aussi complexes et diversifiés que ceux qui la combattent. Pour remédier à la maladie mentale, il faut d’énormes ressources en temps et en personnel qualifié à tous les niveaux – la jeune infirmière psychiatrique qui s’asseyait au bout de mon lit était aussi utile que les thérapeutes et les psychiatres.

Surtout, je me sens chanceux de faire partie du petit nombre de personnes pouvant se permettre ce traitement. Les régimes de santé privés limitent généralement la couverture des maladies mentales à 14 ou 28 jours d’hospitalisation, et les patients du NHS souffrant de dépression peuvent attendre des semaines, souvent des mois, pour obtenir de l’aide.

À la mi-décembre, mes envies suicidaires s’étaient dissipées et j’ai été autorisé à passer le jour de Noël chez mes parents, dans leur petit logement. À l’hôpital, je n’étais sorti que pour quelques courtes promenades accompagnées, au point que même la routine de mettre un manteau et des gants me paraissait excitante.

Ce fut une journée étrange avec mes parents et mon frère, où l’atmosphère était silencieuse. Maman et Papa n’étaient pas du genre à discuter sentiments. Les traditions furent reprises : nous avons mangé un grand rôti, lancé des pétards, joué au Scrabble et rigolé lorsque mon père, qui ronflait pendant le discours de la reine, s’est réveillé et demandé quand le discours de la reine commençait.

Le seul échange émotionnel a eu lieu lorsque j’ai dû partir à temps pour prendre mes médicaments du soir. Maman a pleuré et m’a prise dans ses bras alors que je mettais mon manteau. « Ne t’inquiète pas« , ai-je crié, car elle était trop têtue pour porter ses appareils auditifs. « Je pense que je commence à aller mieux.« 

C’est l’une de ces choses que vous dites sans réfléchir pour réconforter votre vieille maman. Mais alors que j’étais assis à l’arrière de mon taxi, à regarder les rues vides un jour de Noël, j’ai réalisé que c’était vrai.